CAHIERS DU CINEMA
N°188, mars 1967
Jean-Louis Comolli,
Jean-Louis Ginibre, rédacteurs en chef
LES AFFINITES SELECTIVES
LA COLLECTIONNEUSE, film d’Eric Rhomer
Rome Paris Films, 1966
Avec Haydée Politoff, Patrick Bauchau, Daniel
Pommereulle, Seymour Hertzberg, Mijanou Bardot…
Critique de Claude-Jean Philippe
Le hasard des lectures et des
visions fait bien les choses. Peu après avoir vu « La
Collectionneuse » cette phrase m’est tombée sous les yeux. Je cite – qu’on
ne m’en veuille pas – sachant bien que ce genre de correspondance présente de
fortuit, et par là, sans doute de précieux : « J’espère que
l’homme saura adopter à l’égard de la nature une attitude moins hagarde que
celle qui consiste à passer de l’adoration à l’horreur. Que, tourné avec une
curiosité d’autant plus grande vers elle, il parviendra à penser ce que pensait
d’un de ses contemporains Goethe lorsqu’il disait : « Ai-je pour
Wieland de l’amour ou de la haine ? Je ne sais. Au fond je prends part à
lui. »
Est-ce du Rhomer ? Il
n’y manquerait même pas la référence à Goethe. Non, c’est du Breton, celui de
« L’Amour fou ». Etrange rencontre. Car enfin, le sujet de « La
Collectionneuse » est là tout entier.
Haydée s’identifie à la nature. Son nom est écrit en vert au générique. Alors que Daniel est en jaune (« un certain jaune ») et Adrien en bleu. Dès lors, le premier prologue revêt un sens primordial, Haydée longeant la mer, déliant les apparences de sa démarche égale qui révèle en unifiant. Le front de mer se découvre semblable, inscrit sur la page d’aube, bleue et grise, le front de la jeune fille enferme je ne sais quel secret.
Tout est neuf en ces images limitées
de l’antique. Nul sentiment d’adoration ni d’horreur. C’est-à-dire absence d’un
érotisme, au moins immédiat. C’est le ton de l’éloge, mais qui n’exulte pas. Le
découpage ne vise qu’à préciser le sentiment d’admiration : nœuds des
genoux, saillie des omoplates, finesse, grain de la peau. Beauté du tout comme
de la partie précieusement cernée. A première vue, c’est l’enfance de l’art,
l’enfance du regard. Mais c’est une enfance retrouvée au bout du raffinement et
de l’épure.
Donc, Rhomer nous donne
d’emblée le regard juste. Dès les premières images, l’œuvre est dénouée,
c’est-à-dire heureuse. Il lui reste à se nourrir d’inquiétudes, mais sans se
départir de cette première et souveraine vision. « L’homme de la rue
et le philistin, écrit Rohmer, vouent à la beauté un culte dont l’on a tort de mésestimer
la ferveur. C’est avec la culture, souvent, que débute l’indifférence ».
Daniel et Adrien, produits ultimes de notre civilisation et de notre culture,
entrent en scène. Rhomer leur propose Haydée comme objet de connaissance. Mais
il se propose, les ayant précédés, de poursuivre également sa recherche. Ayant
connu, il s’agit de reconnaître.
Mais alors, en pleine
lucidité, chaque instant entraîne désormais sa nuance et son risque. C’est
l’admirable de ce film, la fluidité de ces relations mi-inventées, mi-vécues,
dont Rhomer se plait à nouer et dénouer les fils. Faut-il voir de la perversité
dans ce plaisir ? Non, mais un souci de supérieure franchise. Il y a un
charme du jeu auquel nous sommes tous sensibles. Le jeu fausse les relations.
Il les dénature mais en même temps il les enrichit et les révèle. L’important
n’est pas le jeu mais le joueur et le niveau auquel il situe son risque. On ne
peut que louer Rhomer d’avoir choisi Adrien, Daniel, Haydée, tous trois d’aussi
belle venue et de leur avoir laissé toutes leurs chances. La part qu’il prend à
leurs jeux, n’est pas de complaisance ni même de complicité, elle est de pur et
simple intérêt.
Intérêt, attention, qui font
défaut précisément à Daniel et Adrien. Esprits de haute volée, réellement
intelligents et réfléchis, ils n’échappent pas au mal contemporain, cette
dilatation de la conscience et cette incapacité où elle se trouve de sortir
d’elle-même. L’accès à la réalité lui semble refusé. Je ne m’explique pas
autrement cette soif pathétique, chez les intellectuels ; de s’abîmer dans
le réel par le truchement de la politique (Sartre) ou de l’érotique
(Klossowski). Adrien et Daniel sont fascinés par le vide, le rien, la
participation totale. Mais ils n’y parviennent guère. Voilà pourquoi
essentiellement. Ils ne peuvent connaître Haydée. Daniel, le barbare, tente de
forcer l’accès. Il couche avec elle. Adrien le dandy, nourrit ses incertitudes
sans se résoudre à franchir le seuil. Mais, l’agressivité du premier et le jeu
du second restent sans effet. Haydée demeure insaisissable. Leur définition même est le jugement qu’elle
entraîne : « C’est une collectionneuse… L’idée de collection est
contre l’idée de pureté » ne lui conviennent pas exactement. Haydée n’est
ni collectionneuse, ni objet de collection. Catégories connues et finalement
tranquillisantes. Ce qu’elle cherche, à l’en croire, est très simple et très
difficile : « Avoir des rapports possibles et normaux avec les
gens ». Ce que Daniel et Adrien, naturellement, ne veulent ni entendre, ni
comprendre. Leur regard est faussé. Il appuie trop. Il se refuse à l’évidence.
Haydée offre une surface trop lisse, opaque et transparente, offerte et refusée.
Si bien que le dénouement ardemment recherché par les deux garçons, sous les
apparences de la désinvolture, se change en crispation fébrile. (« Que
font les personnages ? Ils se grattent », m’a dit Rhomer.) Observez
leurs tremblements, le doigt d’Adrien glissant sur la jambe d’Haydée, Daniel
frappant le sol spasmodiquement. Rage de ne point sentir, de ne point voir,
alors qu’il suffirait… il suffirait au fond de consentir. Admettre que le
sourire d’Haydée ne signifie rien d’autre que son éclat. Refuser d’interpréter,
c’est-à-dire de mimer intérieurement la conduite de l’autre. Consentir à l’étrangeté.
De satisfaire de l’immédiat, du présent. C’est-à-dire, au fond, devenir cinéaste.
Car, avec « La Collectionneuse », continue par d’autres voies la
réflexion du « Celluloïd et du marbre ». Le cinéaste possède sur les
autres artistes l’inappréciable privilège de ne pouvoir douter de la réalité.
Eric Rhomer s’énorgueuillit de ce privilège. Il accepte de tendre au monde et
aux êtres le « pur miroir » de l’objectif. Pureté esthétique autant
que morale. Il y a dans « La Collectionneuse » une volonté d’ascèse
qui apparaît plus nette encore à chaque vision. Une volonté de vérifier au plus
près la chose même en la cernant sans aucun biais possible dans l’équilibre d’un
cadre fait pour la contenir, elle est rien d’autre. Volonté austère, presque
janséniste, dans ce film dédié par ailleurs aux jeux de la lumière sur la libre
splendeur des corps. Mouvement de retrait, mouvement d’adhésion nullement contradictoires.
« Les arts, dit Goethe, sont le plus sûr moyen de se dérober au monde ;
les arts sont le plus sûr moyen de s’unir avec lui.
C-J. P.
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